NOUVEAU TEXTE: "A PROPOS DES 21 MESURES POUR L'ENSEIGNEMENT DES MATHEMATIQUES DE LA COMMISSION VILLANI"

Sur les écrans : un peu d’histoire

 

         Les écrans, mais de quoi parle-t-on ? Pour répondre il est particulièrement facile d’en dresser une liste reprenant la chronologie des apparitions: cinéma, télévision, ordinateur, téléphone mobile, et enfin tablette tactile. Et immédiatement une première remarque s’impose : pourquoi la calculatrice, qui possède elle aussi un écran, n’y figure pas ? N’y figure jamais,  ici comme dans bien d’autres travaux, car je ne suis pas évidemment l’inventeur de cette liste ? Tout simplement parce que la calculatrice ne sert pas à véhiculer des images, et elle en est écartée le plus souvent de façon inconsciente. Les écrans qui nous intéressent, parce qu’ils semblent être à l’origine de problèmes d’éducation et de formation  nouveaux, sont donc essentiellement ceux sur lesquels se reproduisent des images. A l’égard des enfants, pour appréhender correctement la question, il faut donc, à mon avis, aller plus loin que la présentation de cette liste, dont l’intérêt en fait se situe surtout dans ce qui fait la chronologie des apparitions. Son examen conduit effectivement à constater que les écrans n’existent et n’ont eu, au moment où ils sont apparus, de raison d’exister, puis de s’imposer et de s’implanter dans le paysage médiatique, que parce que la photographie existait déjà. Ce que beaucoup trop de penseurs de l’éducation ont tendance à oublier, fascinés par la modernité, certains de façon béate, et d’autres, à l’opposé, de façon particulièrement inquiète. Une petite démonstration est donc nécessaire.

         Pour comprendre posons-nous quelques questions. Bien que dans les salles de cinéma actuelles, en se modernisant, les techniques de présentation des films se soient fortement rapprochés de la télévision le cinéma est apparu bien avant la télévision et, aujourd’hui, il évoque plutôt le passé. Mais les concepts qui fondent son invention sont restés les mêmes, ils n’ont pas été modifiés par la modernisation. Rappelons brièvement ce qu’est le cinéma. Le mot désigne le procédé qui permet de restituer le mouvement par un défilement rapide de photographies, un défilement en général supérieur à 12 images par seconde, (en dessous de 8 images par seconde le mouvement reste saccadé, à moins de 4 images par seconde les images peuvent presque être perçues séparément). Car notre oeil a besoin d’un peu de temps pour séparer les images (d’un temps en général supérieur au quart de seconde). Le cinéma met donc en œuvre des photographies. Dans une complexité à formes variables, il est fait de photographies et il n’existerait pas sans la photographie même lorsque le film est un dessin animé. La vidéo relève donc du cinéma.

         Après le rappel de cette définition nous allons maintenant séparer dans la liste des écrans ce qui, aujourd’hui, paraît relever du passé et perdurer comme un héritage, le cinéma, de ce qui semble faire la modernité, la télévision et le numérique, et aborder le problème à la charnière entre les deux. Première question : chronologiquement l’apparition de la télévision aurait-elle pu précéder celle du cinéma ? D’un point de vue scientifique et technique il est très difficile de répondre de façon négative. Alors disons peut-être. Car avec l’électronique et le numérique tout semble possible. Voyons donc si quelques précisions peuvent nous aider.

         En son temps, vers la fin du 19ème siècle, l’invention du cinéma, comme celle de la photographie un demi-siècle plus tôt, a été rendue possible d’abord par la chimie, puis par la physique (en particulier l’optique), et enfin par l’ingéniosité des mécaniciens dans la conception des automatismes. L’invention de la télévision relève elle essentiellement de la physique et plus particulièrement de l’électronique. Aujourd’hui dans la pratique le numérique a pris la place de la chimie autant dans la photographie que dans le cinéma mais, et ce constat est extrêmement important, en conservant les avancées fondamentales dues à la photographie argentique. Il est même stupéfiant de voir la place que les fondamentaux de la photographie (les questions d’optique, d’ouverture du diaphragme, de vitesse, de profondeur de champ, … de cadrage, d’éclairage, de luminosité, …), ont retrouvée récemment dans les revues et les ouvrages d’initiation ou de formation, après avoir été considérés pendant quelques années comme totalement obsolètes. Alors qu’avec le numérique tout semblait nouveau, il est donc vraiment stupéfiant de constater que les notions de base acquises et théorisées avec l’argentique s’imposent et restent incontournables. En fait dans les appareils modernes un capteur numérique est venu prendre la place de la pellicule argentique et le travail qui se faisait avant en laboratoire et maintenant effectué par des composants électroniques et des ordinateurs, mais la boîte noire conserve toutes ses exigences fondamentales. Dans la foulée, la télévision est entrée elle aussi dans l’aire du numérique.

         Alors je repose maintenant ma question de façon sensiblement différente : l’électronique et le numérique auraient-ils permis d’inventer la photographie puis le cinéma si la chimie, la physique et des recherches technologiques anciennes ne l’avaient déjà fait ? Autrement dit avec l’électronique et le numérique l’histoire aurait-elle pu s’écrire de façon différente ? Finalement, à la lumière des précisions précédentes l’électronique et le numérique n’ont éliminé pratiquement que la chimie et le caractère mécanique des automatismes. La chronologie des découvertes semble donc conserver son importance. Cependant dans le monde actuel, pour la majorité des gens, le numérique exerce une véritable fascination. Il semble vraiment  posséder tous les pouvoirs, notamment celui de tout reconstruire, de tout réinventer et surtout celui de tout accélérer. La réponse fournie par l’examen du cheminement scientifique et technique des découvertes risque donc de ne pas être suffisante pour convaincre. Ce qui pourrait laisser encore planer un doute sur l’intérêt de cette chronologie. Nous allons donc essayer malgré tout d’aller au bout de notre démonstration, en prenant le problème autrement, de façon en fait beaucoup plus simple : supposons que l’invention de la télévision ait réellement précédé celles du cinéma et de la photographie. Autrement dit imaginons entre l’apparition de la télévision et celle de la photographie puis du cinéma l’existence d’une télévision sans images. Mais alors quel eût été l’intérêt de cette télévision, notamment  par rapport à la radio ? Très faible pour ne pas dire nul. Une télévision sans image n’est pas une télévision. Une fois de plus l’histoire ne se refait pas. Prolongeons encore notre raisonnement. Les écrans ne sont vraiment apparus au grand public qu’avec le cinéma. Mais, je le répète, le cinéma ne peut pas exister sans la photographie. Il est fait de photographies et le numérique n’y change absolument rien. Donc sans la photographie la télévision ne serait pas la télévision et la présence éventuelle des écrans dans le paysage médiatique ne serait absolument pas ce qu’elle est. Ils n’auraient pas les mêmes raisons d’exister et leur présence, encore une fois éventuelle, serait proche de celle des calculatrices. C’est donc la photographie qui fait le pouvoir actuel des écrans. Et c’est avec les écrans, qui lui ont permis de franchir un seuil de pénétration, que sa présence est devenue quasi permanente dans les espaces de vie, pour les enfants comme pour les adultes. Ainsi, sans les écrans, sans l’électronique et le numérique, la présence de la photographie et du cinéma dans les espaces de vie ne serait pas aussi forte, elle serait restée marginale.

         Je pense que cet exercice était absolument nécessaire car avec le numérique certains donnent vraiment le sentiment de refaire inconsciemment l’histoire. Trop de soi-disant experts ont donné leur point de vue sur la question des écrans en négligeant son aspect fondamental : ils ne peuvent vraiment exister que parce que la photographie existe et, finalement, ils sont pour elle un vecteur de pénétration extrêmement puissant. Voilà pourquoi sur la question des écrans nous devons d’abord nous intéresser à la photographie, à son fonctionnement médiatique, à ses effets sur les enfants. 

         Cependant une précaution sémantique est nécessaire : comme l’immobilité a donné très vite aux images de la photographie elle-même un statut culturel propre, pour évoquer les images du cinéma, de la télévision et des écrans nous utiliserons de préférence l’expression « images de conception photographique » plutôt que le mot « photographies ». Malgré cette précaution sémantique d’un point de vue scientifique et technique les images qui apparaissent sur nos écrans sont donc essentiellement des photographies et ne peuvent fonctionner médiatiquement que comme des photographies.

 

 

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