NOUVEAU TEXTE: "A PROPOS DES 21 MESURES POUR L'ENSEIGNEMENT DES MATHEMATIQUES DE LA COMMISSION VILLANI"

 

Introduction (2)

(Suite)

 

L’évolution récente et profonde des rapports aux langages
constitue un énorme défi pédagogique,
sans précédent

 

Les pédagogues ont certainement été trop optimistes à l’égard de la « pédagogie de l’instruction »

 

                   Que, jusqu’à présent, la pédagogie n’ait pas répondu aux attentes envers l’école est donc un fait incontestable. Les fausses réformes pédagogiques, les blocages de la société française, ses réticences au changement et à la modernisation constituent des facteurs importants qui, cependant, n’expliquent pas tout. L’efficacité attendue, promise par les pédagogues, n’était pas au rendez-vous. En s’ouvrant trop rapidement et très fortement aux sciences d’appui[1] elle s’est peut-être dispersée, égarée et engluée dans les théories et le verbalisme. Mais faire son procès ne m’intéresse pas, car, notamment, ne faire que celui des pédagogues, de ceux qui ont tenté de moderniser l’école et ses méthodes, serait injuste. J’avance simplement l’hypothèse que les recherches se sont certainement un peu trop écartées des fondamentaux, c'est-à-dire de ce qu’il conviendrait d’appeler « la pédagogie de l’instruction[2] ». En effet, une des principales fonctions de l’école est d’apprendre aux jeunes à lire, à écrire, à compter,…, c'est-à-dire à maîtriser des langages. L’enseignement des valeurs, celles de la république et de nos héritages culturels, est extrêmement important mais, pour être efficace, il ne peut être dissocié de l’enseignement de la maîtrise  des outils fondamentaux. C’est donc en assumant d’abord cette première fonction fondamentale que l’école peut prétendre assumer toutes les autres : apprentissage du vivre ensemble, intégration sociale, … Or, pendant que les pédagogues plaçaient « l’enfant au centre du système », ce qui par la suite leur a été reproché avec véhémence, les rapports aux langages se modifiaient fortement, (pas seulement au niveau des enfants, mais çà, c’est un autre problème). Et ils ont donc, à mon avis, péché par excès d’optimisme à l’égard de la pédagogie de l’instruction. Il aurait fallu ne pas perdre de vue les exigences des apprentissages et, chez l’enfant, s’intéresser un peu plus à l’évolution de ses motivations et de ses prédispositions à l’égard des apprentissages nécessaires. Tous, nous n’avons pas été suffisamment sensibles à ce phénomène important de transformation des rapports aux langages et à ses origines; les responsabilités sont partagées. Nos intellectuels, nos philosophes, pas plus que les pédagogues, n’ont été capables d’en prendre véritablement conscience, malgré les avertissements de quelques uns[3], et d’en proposer une étude permettant sa saisie pédagogique.

                   Aujourd’hui nous sommes bien obligés de constater que, chez nos enfants, les rapports aux langages fondamentaux  ont fortement évolué, (du point de vue de l’intérêt  à l’égard de leur maîtrise, des attitudes, des comportements, des façons d’apprendre et de s’investir, du développement des aptitudes et des pré-requis, …). Et en constatant cette évolution nous devons aussi admettre que ce phénomène a des incidences pédagogiques importantes. Reconnaître cette évolution c’est donc reconnaître que l’école a besoin de s’investir davantage dans la pédagogie, dès la définition des contenus et l’organisation des études. Qu’elle a besoin de s’investir dans la connaissance de l’élève, des mécanismes et des exigences des apprentissages, et pas seulement dans celle de l’enfant. Qu’elle a besoin d’enseignants motivés, réellement sensibles aux difficultés des élèves et capables de les définir, sensibles aussi à l’influence du contexte (social, culturel, économique), disposés à remettre constamment en question leurs conceptions, leurs méthodes, leurs pratiques quotidiennes de la classe. Bref, qu’elle a besoin de véritables pédagogues !

 

Aux apprentissages scolaires fondamentaux s’associent des prédispositions, c'est-à-dire un ensemble de pré-requis, autres que ceux relevant de l’inné, communs à la maîtrise de tous les langages

 

                   Au passage, il me paraît nécessaire de répéter encore une fois qu’une des principales fonctions de l’école est d’apprendre aux jeunes à lire, à écrire, à compter,…, c'est-à-dire à maîtriser des langages. Car dès maintenant je veux insister de la façon la plus claire possible sur cet aspect très important des apprentissages scolaires fondamentaux : apprendre à lire, à écrire, à compter, …, à dessiner, à jouer d’un instrument de musique, …, ce n’est pas seulement acquérir des connaissances, des savoirs, des habiletés, c’est aussi se former à maîtriser des langages, d’autres langages, c’est en fait acquérir une formation de base constituée des pré-requis communs à tous les langages[4]. Cet aspect des apprentissages scolaires fondamentaux a été de façon générale trop négligé pour ne pas dire totalement oublié ou ignoré. Je considère qu’il constitue un élément important de mon approche des dysfonctionnements de tout notre système éducatif. Il faut dès maintenant le garder à l’esprit. 

 

Donner de nouvelles orientations à la réflexion pédagogique

 

                   Ainsi, l’hypothèse d’une profonde transformation des rapports aux langages due aux effets de la télévision, et plus précisément à ses images, me paraît se présenter comme une des pistes permettant d’expliquer pourquoi, quand ils détenaient un certain pouvoir au cœur du système éducatif, les pédagogues n’ont pas réussi à le rendre plus efficace. Cette hypothèse devrait surtout permettre de jeter les bases de nouvelles orientations pour la recherche pédagogique pouvant introduire la cohérence qui semble lui faire défaut et conduire enfin à des résultats un peu plus probants. Ce qui ne signifie pas qu’il faut abandonner les autres pistes de réflexion. Je le répète, les critiques de la Cour des Comptes, comme celles de l’Institut Montaigne, concernant par exemple l’égalité des moyens et ses conséquences sur les caractères très sélectifs de l’enseignement me paraissent parfaitement justifiées.

 

Ne pas traiter la question de la violence scolaire au dépend des autres

 

                   Justement, pour n’abandonner aucune piste de réflexion, il ne faut pas, comme c’est le cas depuis quelques années, faire de la violence le seul problème de l’école. Cette question de la violence scolaire ne peut pas être traitée au dépend des autres. Quand, pour les enfants, en raison de cette évolution des rapports aux langages, les apprentissages scolaires perdent presque toute signification, la violence devient un recours possible, (je ne dis pas permis !). Et la sanction peut, éventuellement, permettre de contenir plus ou moins bien le phénomène, mais pas de s’attaquer à ses causes profondes pour le maîtriser et le prévenir. La docilité, quelle que soit la façon de l’obtenir, ne peut pas être un remède adapté à la forte érosion des motivations qui affecte la population scolaire actuellement.

 

De toute façon la docilité n’est pas un facteur d’apprentissage efficace, et ne l’a jamais été

 

                    Penser que la docilité était la force de l’école d’autrefois est une erreur grossière. Le contexte social, économique et culturel entretenait des motivations suffisantes, se situant exactement au niveau de sa réussite, sans qu’elle ait à s’en soucier de façon générale, méthodique et importante. D’autre part la télévision développe le goût du jeu, de la mise en scène et une force de conviction, une capacité à convaincre totalement nouvelles. De façon générale les enfants sont de moins en moins dociles et enclins à l’être. (Je reviendrai encore sur cet aspect des effets de la télévision pour montrer qu’elle possède même un véritable pouvoir de « déséducation », et crée une situation devant laquelle les parents se trouvent souvent désarmés). Or vouloir faire de la docilité un facteur d’apprentissage plus important qu’il ne mérite c’est transformer de façon certaine la salle de classe en un terrain d’affrontement prenant des formes diverses, y compris la passivité. Et il est aussi absolument certain que cela ne rendra pas plus facile les apprentissages pour lesquels les enfants sont censés y venir.

 

 



[1] Psychologie enfantine, neurosciences, …

[2] Le mot didactique me paraît trop restrictif.

[3] Notamment René DUBOUX avec son livre « Les dernières générations de l’écrit. Les méfaits de la télévision et de l’image », publié par les éditions Favre en 1988 à Lausanne. Et dans ce livre, René DUBOUX cite aussi Jacques LESOURNE dont l’enquête sur l’illettrisme, effectuée à la demande du ministère de l’Education Nationale, met nettement en cause la télévision.  

[4] Ces pré-requis communs à tous les langages sont des schèmes intellectuels. Nous reviendrons sur la question des schèmes de l’intelligence. Mais dès maintenant nous pouvons pour mieux les cerner les associer à la formule bien connue : « c’est ce qui reste quand on a tout oublié ».

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