NOUVEAU TEXTE: "A PROPOS DES 21 MESURES POUR L'ENSEIGNEMENT DES MATHEMATIQUES DE LA COMMISSION VILLANI"

 

 

Deuxième partie (1)

Nos hypothèses

 

1 - Premières incidences

 

                   Avant de nous engager dans leur analyse nous pouvons déjà constater que l’image de conception photographique, dans ses statuts (sémiologique et médiatique), c'est-à-dire dans sa nature et son fonctionnement, porte les germes d’une transformation importante des rapports à la connaissance. Or, jusqu’à présent, nous avons laissé ces germes se développer et engendrer une végétation parasite très envahissante dans le jardin des apprentissages scolaires, de la formation intellectuelle et de l’éducation des jeunes. Nous devons maintenant apprendre le plus rapidement possible à les contenir. Toutefois, il faut aussi noter que le phénomène est encore récent car, bien que la photographie ait pris son essor vers le milieu du 19ème siècle, c’est seulement avec la télévision et même seulement depuis la multiplication du nombre de chaînes, vers le milieu des années 80 que les germes en questions ont pu se diffuser de façon vraiment massive. Mais cette  dernière remarque ne doit pas nous faire oublier la situation qu’ils ont déjà engendrée et nous démobiliser. Elle permet simplement d’expliquer pourquoi les effets des images de conception photographique ne sont réellement sensibles que depuis quelques décennies.

                   Depuis son invention, la photographie reste une « boîte noire », et l’opacité de l’ensemble des techniques mises en œuvre entretient une méfiance latente, elle aussi très forte. Les possibilités offertes aujourd’hui par le numérique et l’informatique ne sont pas de nature à calmer cette méfiance. Faire des photographies est devenu extrêmement facile. L’exigence en savoirs et savoir-faire spécifiques a vraiment atteint son « degré zéro ». Ce qui rend tout le processus scientifique et technique de conception, c'est-à-dire tout ce qui se passe dans les appareils, encore plus opaque. Mais, envers et contre tout, le réalisme de l’image de conception photographique s’est imposé avec force. Comme nous l’avons déjà dit, elle a finalement acquis un statut de « preuve » qui répond, en fait, à des exigences culturelles, à des besoins tels que malgré toutes les possibilités de manipulation, parfaitement reconnues, que l’informatique offre aujourd’hui aux experts, il reste absolument intact.

                   Il paraît possible maintenant de dégager trois grands groupes de conséquences de la diffusion massive de ce type d’images.

 

Premier groupe d’incidences : de nouveaux rapports à l’histoire

 

                   Par le biais de la télévision l’image de conception photographique a fortement accéléré une transformation en profondeur des rapports du peuple à l’histoire. 1816[1], date possible de l’invention de la photographie, n’est vraiment qu’une date. Pendant tout le reste du XIXe , et encore une bonne partie du XXe, pour une majorité de la population, la connaissance de l’histoire était livrée traduite, interprétée par ses reliques, ses monuments, la peinture, le dessin, la sculpture, la musique et, surtout, l’écrit. Avec, bien sûr, le décalage dans le temps souvent nécessaire à cette interprétation. Dans l’inconscient collectif, et de façon générale, le film documentaire et l’image photographique fixe ont gardé pendant très longtemps une fonction d’illustration, qui ne permettaient pas vraiment de douter de l’interprétation proposée, et encore moins de la contester. Autrement dit, avant la télévision et surtout avant la multiplication du nombre de chaînes, l’image de conception photographique n’avait pas encore conquis les moyens de produire les grands bouleversements dans les rapports du peuple à l’histoire, et à la connaissance, que nous vivons depuis le milieu des années 80, (peut-être quelques années avant dans d’autres pays tels que les Etats-Unis). Car, aujourd’hui, à travers l’actualité, sur les écrans, (celui de la télévision pour la majorité des gens mais aussi sur celui de l’ordinateur et du téléphone), l’histoire est livrée au jour le jour, souvent à la minute même, à l’état brut, sans l’interprétation traditionnelle que les spécialistes lui apportent par le discours écrit ou oral et avec le temps. Cette question de temps, celle de l’immédiateté est un facteur important pour expliquer cette évolution, mais très insuffisant. Car quand un événement est raconté par l’écriture, la parole, le dessin ou la peinture, il est en même temps interprété, qu’il soit raconté au moment ou il se produit ou plus tard, peu importe. Toute description, orale ou écrite, est déjà une interprétation, qui s’impose à celui qui l’écoute, ou la lit, et la décode.

                   Mais quand la procédure de communication s’organise autour de citations d’apparences, ces citations sont perçues comme des émanations directes de l’événement, quelle que soit la rapidité de la diffusion. Et, même si l’association de discours aux citations est nécessaire à un fonctionnement minimal de la procédure, (avec au moins la date, le lieu et le thème), les citations elles-mêmes s’imprègnent rarement des interprétations, (textes ou discours), qui les accompagnent. Autrement dit, en raison de son réalisme facile à saisir et de sa valeur de preuve, l’image de conception photographique prime toujours sur le discours. Et aucun discours ne peut empêcher le spectateur d’élaborer sa propre interprétation, quand il en a les moyens, ou quand il croit les avoir. Ce qu’il se permettait, peut-être, de façon très exceptionnelle il y a 50 ou 60 ans, c'est-à-dire avant la télévision, il a maintenant l’occasion de le faire de façon quotidienne et même constante. D’où une forme « d’imprégnation » et cette évolution récente des rapports à la connaissance dont nous verrons les conséquences un peu plus loin. A cet égard, il est évident que la pénétration de l’image de conception photographique dans nos espaces de vie quotidiens pourrait être considérée comme une avancée démocratique si les exigences de formation et d’éducation aux médias qui s’y associent étaient satisfaites. Or, nous en sommes loin, même très loin.

 

Deuxième groupe d’incidences : des problèmes d’éducation nouveaux, et un véritable pouvoir de déséducation

 

                   L’image de conception photographique a secrété des problèmes d’éducation nouveaux, dont il faut prendre conscience. Un petit détour par la question du film de fiction que nous avons laissé de côté jusque-là, est ici nécessaire. Une petite précision : il s’agit de la fiction au sens large, très large, étendue notamment à la publicité. Dans la perspective qui nous intéresse, un film de fiction est donc un processus de citation d’une mise en scène et du jeu de ses acteurs. La restitution de cette mise en scène et de ces jeux par des images de conception photographique est à l’origine de la nature même du cinéma, tel que nous  le connaissons aujourd’hui, et de son évolution par rapport au théâtre. Au fil du temps le mécanisme de la citation a donné au cinéma de fiction une identité différente de celle du théâtre. Rappelons nous les premiers films de fiction. Ils ne faisaient que citer de façon rustique des fragments de représentations théâtrales. L’évolution vers le réalisme a été accélérée par les nouvelles technologies. Et il atteint maintenant des sommets. Mais il ne faut pas perdre de vue qu’au centre de son statut actuel, très complexe, se situe, de façon immuable, son statut initial de processus de citation. L’attention que nous accordons, nous adultes, à la mise en scène, aux acteurs et à leurs jeux, aux décors et aux effets spéciaux a tendance à nous le faire oublier. Or cet intérêt est le produit d’un apprentissage long. Pour faire court nous dirons qu’il relève d’abord de l’apprentissage de la vie, de l’expérience, de la maturité, puis du savoir, de celui qui fait la culture générale. En fait c’est le processus de citation, avec toutes les opportunités qu’il offre dans l’assemblage des scènes, qui permet de donner au cinéma de fiction un réalisme extrêmement puissant. Un réalisme qui, pour les enfants notamment, n’est pas différent de celui du film documentaire. Nous arrivons ainsi au cœur d’un problème déjà évoqué : celui des images nouvelles réalisées par la mise en œuvre de tout ce que les technologies modernes permettent pour aboutir à des œuvres de fiction. Mais ce sont pourtant des images qui fonctionnent comme des empreintes. Et dans le méli-mélo des programmes et du « zapping », cette association document-fiction crée un mélange de genres qui mérite vraiment une attention particulière. D’abord elle me paraît être à l’origine de nombreuses formes de comportements a-sociaux, pouvant être violents. En effet, dans le contexte des modes de vie actuels où le contact avec la réalité s’est fortement affaibli, notamment dans l’éducation des enfants, elle accroît les difficultés de distinction entre la réalité et la fiction, et peut faciliter le passage à l’acte. Je pense, bien sûr, à ces scènes très réalistes où malgré un enchaînement de situations hyper-violentes, une véritable surenchère dans la violence, le héros ne s’arrête jamais. Mais je pense aussi à des réalisations nettement plus banales comme ces films documentaires qui contiennent de plus en plus une part non négligeable de mise en scène, où celui qui commente se met en avant en s’impliquant dans l’évènement.

                   Pour les pédopsychologues les enfants même très jeunes savent distinguer la réalité de ce qui s’apparente au conte de fées. Mais le conte de fée relève de l’imaginaire pur alors que le film de fiction relève d’une « réalité » construite, fabriquée, artificielle, « arrangée », aussi crédible que la réalité vécue quotidiennement. Par contre, par la conception et le graphisme, les jeux vidéo restent assez proches des contes de fées. Disons donc que les jeux vidéo sont des contes de fées interactifs. Mais dans la majorité des films de fiction que les enfants peuvent voir à la télévision, tout simplement parce qu’ils restent souvent avec leurs parents quand ceux-ci la regardent[2], les scènes n’ont absolument rien de féerique. Elles sont, pour eux,  beaucoup plus proches du film documentaire que du conte de fées.

                   En outre, je le répète, la télévision développe l’imagination, le goût du jeu et du théâtre. (Un goût pour le jeu et le théâtre qui s’est toujours manifesté de façon sensible dès le début de l’adolescence)[3]. Le mélange des genres crée donc un contexte nouveau qui, de façon générale, incite les jeunes à se mettre en scène, (en famille, dans la rue et en classe). N’est-ce pas, le plus souvent, par un besoin de se mettre en scène que des jeunes en arrivent à créer des situations qui, ensuite, dégénèrent en actes de violence ? De façon générale, l’association de ce besoin de se mettre en scène avec d’une part un manque de maturité et d’autre part une imagination souvent débordante mais sans fondements réalistes suffisants,  rend une partie importante de nos jeunes capables de s’engager dans des situations dont la maîtrise ne peut que très vite leur échapper. La projection dans l’avenir, déjà difficile au cours de cette période de la vie, devient alors totalement déconnectée des réalités. A mon avis, à cet égard, l’implication de la télévision concerne les trois facteurs incriminés : le besoin de se mettre en scène, le manque de maturité, le développement d’une imagination débordante dont les fondements, les matériaux manquent terriblement de réalisme. Ainsi, j’en suis convaincu, la télévision a une part de responsabilité importante dans la violence ordinaire et dans les faits divers dramatiques dont nous déplorons quotidiennement le développement. Une étude statistique américaine récente, publiée dans la très sérieuse revue Science, montre qu’il existe une corrélation entre le temps passé devant la télévision et l’agressivité.

                   Mais, en fait, la télévision n’est qu’un objet ! Elle n’est donc responsable de rien ! C’est nous tous, le pouvoir politique, les réalisateurs et les concepteurs de programmes, les journalistes, les institutions, (dont l’école évidemment), les parents, c'est-à-dire toute la société, c’est nous qui sommes responsables de cette situation, par manque de sensibilité, de vigilance, de prévoyance, de pédagogie, d’intelligence. Nous constatons, en effet, que, dans tous les établissements scolaires qui en font l’essai, l’apprentissage du théâtre et de la scène permet de réduire la violence de façon significative ; les comportements s’améliorent, des motivations réapparaissent. Le théâtre, et surtout la réalisation de petits films, (fiction et documentaires), font partie de toute une batterie d’activités qui pourraient fournir une opposition efficace aux effets de la télévision, plus qu’un contre-feu. Car ils permettent en particulier aux enfants de prendre une distance salutaire par rapport à l’image, de la « retourner » pour en comprendre le fonctionnement.

                   Comme beaucoup d’intellectuels, sans être du sérail, je pense donc que la télévision engendre une dose supplémentaire de violence, difficile à mesurer, mais, à mon avis, beaucoup plus importante qu’on ne l’imagine, et dont, de toute façon, nous n’aurions pas besoin. C’est déjà grave, mais ce n’est pas tout. Je pense aussi que, de façon insidieuse, très sournoise, la télévision possède un réel pouvoir de déséducation. Qu’elle a un effet global sur le comportement de nos enfants dans leur vie de tous les jours, à la maison, à l’école, dans la rue, …  Premier exemple : je pense que nous n’avons pas oublié ce film publicitaire pour une marque de produit de boucherie, où un homme, (son rôle était tenu par un humoriste bien connu), passant dans une rue, voit par une fenêtre que le plat de viande du repas est déjà sur la table de la salle à manger. Il n’y a encore personne autour de la table. Il entre de façon très naturelle dans la maison, s’installe tranquillement et commence à manger. Une scène de ce type ne peut qu’inciter à la désinvolture en la banalisant. Très réaliste, elle n’aide pas les parents à apprendre à leurs enfants les limites de ce que le simple savoir vivre permet de faire ou de ne pas faire. Autre exemple : celui d’un film publicitaire qui se termine par une conclusion volontairement percutante : « parce qu’on ne plaisante pas avec le plaisir ». En « sacralisant » ainsi le plaisir, le plaisir en général, et en s’appuyant sur des images, ce sont certaines valeurs fondamentales de la vie, de l’engagement familial, social qui peuvent être atteintes. Il est facile de trouver d’autres exemples. J’ai retenu ces deux d’abord pour leur banalité, leur extrême banalité, et la fréquence de leur passage, particulièrement importante aux heures de grande écoute. Avec l’exemple suivant nous allons prendre la question en sens inverse : c'est-à-dire partir d’un comportement pour revenir à ses causes. Beaucoup trop de jeunes, même très souvent de jeunes adultes, crachent dans la rue, sur les trottoirs, …, exactement comme certains joueurs de foot sur le terrain. Un phénomène relativement récent par son intensité qui constitue un véritable problème d’hygiène publique! A les voir faire on a même le sentiment qu’ils pensent que ce geste les met en valeur. C’est la retransmission, extrêmement complète, des matchs de foot sur les écrans de télévision qui me paraît être à l’origine de ce phénomène. Depuis quelques années, avec les technologies modernes, plus rien de ce qui se passe sur le terrain n’échappent aux caméras. Le moindre geste des joueurs vedettes « éclate » sur l’écran de façon spectaculaire. Dans beaucoup de familles, la majorité j’espère mais j’ai quelques doutes, la présence des parents et leur vigilance neutralisent, ou pour le moins limitent, rapidement et en douceur, peut-être même par anticipation, les effets de certains reportages, de la publicité et de la fiction. Mais tous les parents n’ont pas la présence, les bonnes réactions au bon moment et le pouvoir nécessaires. La télévision crée des tendances, des modes, des comportements ne se manifestant, dans un premier temps, que dans les rapports entre jeunes, et qui peuvent donc parfaitement échapper durablement aux parents. De toute façon, la télévision impose ses références, sa « modernité ». Et, même lorsque les parents essaient d’être vigilants ils redoutent souvent plus que tout de passer pour « ringards » et de sombrer dans le traditionnel conflit de générations[4]. C’est le syndrome de la modernité. Car il faut aussi constater que, de façon générale, ce heurt traditionnel entre générations a de plus en plus tendance à tourner à l’avantage des enfants. Leur capacité à s’imposer, à argumenter, est devenue très forte. Et la télévision n’est pas étrangère à cette évolution, notamment parce qu’elle développe le goût du jeu et théâtre. Ils savent se montrer extrêmement convaincants face à des parents qui ont beaucoup de peine à trouver le juste équilibre entre respects des héritages et modernité. Alors je le répète avec insistance, parce que je crois que c’est le mot juste,  la télévision possède un réel pouvoir de déséducation, qui, notamment parce qu’elle est un symbole  de modernité, laisse souvent les parents totalement désemparés. Justement, l’étude statistique de l’équipe canadienne de Madame Pagani révèle que très peu de parents ont conscience des effets néfastes de la télévision sur leurs enfants.  A mon avis elle a donc aussi sa part de responsabilité dans la forte augmentation des actes d’incivilité ordinaire. Un pouvoir qui me paraît difficile à contrôler, en dehors de toute volonté publique et institutionnelle. Mais doit-on censurer les reportages sportifs, … ? Non, évidemment !  La censure est bien le recours, certes le plus facile, mais le plus inefficace. De toute façon pour les censurer il faudrait en différer la diffusion. Est-ce possible ? Peut-on censurer la publicité? Je dis encore non ! Notamment parce qu’elle constitue un secteur important de notre économie particulièrement ouvert à toute forme de créativité. Une prise de conscience de ce pouvoir de déséducation chez tous les concepteurs de programmes et d’émissions est évidemment souhaitable. Elle pourrait permettre un autocontrôle, l’institution d’un système de déontologie professionnelle. Il faut aussi constater que les espaces réservés à la publicité, l’exigence de renouvellement, le besoin de se faire entendre par le biais de slogans percutants ont pris une telle importance que beaucoup trop de concepteurs donnent dans le « n’importe quoi ». Mais je n’aime pas l’idée d’une quelconque limitation de la créativité. A mon avis, c’est donc d’abord aux institutions, (comme l’école, encore une fois), et aux associations d’apporter aux parents l’aide dont ils ont besoin. Face à toutes les possibilités de dérives engendrées par la modernité, la sacro sainte conception selon laquelle l’éducation relève exclusivement de la famille, doit évoluer pour se décrisper sensiblement. Pas pour aller vers une collectivisation de l’éducation, bien sûr, mais simplement pour permettre une entraide, une mutualisation des compétences. C’est encore aux institutions et aux associations qu’incombent la vigilance nécessaire et, ensuite, le devoir d’anticiper les risques, d’aller au devant des parents.

 

Troisième groupe : les incidences dues au primat de l’image sur le discours 

 

                   Étant donné le primat de l’image sur le discours, l’association d’images et de discours dont est faite toute émission de télévision est beaucoup plus souvent qu’on ne l’imagine victime d’un découplage, d’une dichotomie, qui peut se produire lorsque le spectateur identifie mal les images, ou ne comprend pas les discours, ou ne parvient pas à gérer conjointement l’identification des images et l’interprétation des discours. Les enfants sont particulièrement concernés. Pour pouvoir identifier, il faut posséder un minimum de connaissance sur le sujet, il est donc normal que les enfants ne puissent pas identifier, ou identifient mal, certains contenus. Plus ils sont jeunes et plus leurs connaissances sont insuffisantes pour identifier les contenus. C’est une évidence ! A cette occasion, je rappelle que de nombreux psychologues, dont Serge Tisseron, recommandent aux parents de ne pas laisser les enfants de moins de trois ans regarder la télévision[5]. Pour moi ils ont raison. D’autre part, pour des raisons de vocabulaire ou de complexité dans la construction, il est aussi normal que, quelquefois, et même très souvent, les discours soient mal compris ou n’aient aucun sens. Mais, comme nous l’avons déjà dit, ce découplage peut aussi être le fruit d’une autonomie, ou d’un sentiment d’autonomie, incitant le spectateur à élaborer sa propre interprétation, que cette autonomie soit justifiée ou non. Le statut de preuve, indéfectiblement lié à la nature de l’image de conception photographique, ne peut qu’inciter le spectateur à prendre ses distances par rapport aux discours qui l’accompagnent. Ce phénomène pourrait bien être la source de l’évolution que nous constatons aujourd’hui, notamment envers et dans l’école : l’émergence d’une situation de doute, et même de contestation, à l’égard de l’interprétation experte. Une situation qui semble s’installer et se généraliser à l’encontre de l’ensemble des savoirs institués. Elle prend naissance en dehors de l’école, de façon sournoise, et, à mon avis, la plupart des jeunes concernés ne font qu’imiter leurs aînés, leurs frères, leurs sœurs et même leurs parents.

 

Ainsi dans l’apprentissage de l’autonomie, les complexités apportées par la civilisation actuelle échappent trop souvent aux familles.

                   D’un point de vue purement historique, c'est-à-dire sans aucune nostalgie à l’égard du passé concerné, il est permis de reconnaître que  vers le milieu du 20ème siècle, dans toutes les couches de la société, l'apprentissage de la vie s'effectuait encore dans un cadre de références matérielles, intellectuelles et morales, qui, par l'intermédiaire de la famille, des institutions et des associations exerçait une pression constante sur l'enfant. Mais les modes de vie se sont transformés; et, dans l'éducation, la présence de ces références s'est fortement allégée. De façon générale, dans les rapports nouveaux que l'homme entretient maintenant avec sa condition naturelle, l'effacement des références religieuses, idéologiques et sociales n'a pas encore fait place à une plus grande autonomie intellectuelle et morale. Ainsi, et je l’ai déjà évoqué, trop souvent les parents ne trouvent rien à opposer aux sollicitations de leurs enfants. Ils manifestent même quelquefois, trop souvent, de l'admiration devant l'évolution de leur comportement de consommateur, le développement de leurs capacités à argumenter, à discuter, à exiger, sans s'inquiéter de leur absence de sensibilité aux limites de l'individualisme, notamment dans les rapports sociaux. Cette dérive éducative est bien réelle. Mais  elle n’est pas comme certaines tendances idéologiques ultraconservatrices voudraient le faire croire, qu’une conséquence de mai 68 ? Elle est aussi due aux effets directs et indirects de la télévision, telle qu’elle s’est imposée, sur les enfants.

                   Le syndrome de la modernité est un phénomène bien réel, dans lequel des concepts éducatifs nouveaux, trop souvent mal assimilés, tiennent une place non négligeable. Ainsi face à des parents, voulant être modernes, tournés vers l’avenir, et ne sachant finalement pas que faire pour ne pas les enfermer dans un mode de vie dépassé, les enfants parviennent eux-mêmes beaucoup plus facilement aujourd’hui qu’autrefois à se libérer des principes éducatifs les plus contraignants. Ils savent trouver des arguments. La télévision leur en donne et elle développe aussi leurs capacités d’acteur, leurs capacités à faire valoir ces arguments. Face à l’expression de ce pouvoir nouveau, déconcertant, voire sidérant, les parents sont souvent inquiets mais désarmés. Pourtant notre civilisation est de plus en plus exigeante en qualités intellectuelles et morales.

                   A tout point de vue, le concept d'autonomie individuelle est donc devenu extrêmement complexe. Alors, disons simplement, en allant très vite, qu'il était beaucoup plus facile d'être autonome dans la première moitié du 20ème siècle que maintenant, contrairement aux idées reçues.

 

 



[1] Selon les historiens l’invention de la photographie se situe entre 1816 et 1832. En fait, l’invention du procédé négatif-positif, (qui est à l’origine de la photographie moderne), attribué à William Henry Fox Talbot, date de 1851.

[2] Dans l’évaluation de l’exposition des enfants aux effets de la télévision, il ne faut pas oublier que jusqu’à 6 ou 7 ans, tout simplement parce qu’une surveillance quasi constante est encore nécessaire, les enfants restent à côté de leurs parents quand, dans la journée ou le soir, ceux-ci regardent la télévision.

[3] Les enfants, tous les enfants, aiment jouer, d’abord pour leur satisfaction personnelle, qui devient progressivement de plus en plus sensible aux réactions de l’entourage. Et ce n’est qu’au moment de l’adolescence que ce goût pour le jeu et le théâtre se tourne vraiment vers l’extérieur.

[4] Je tiens au passage à me démarquer des discours de certains philosophes sur le péché de jeunisme.

[5] Serge Tisseron s’est exprimé dans ce sens à l’occasion de la polémique que le développement de chaînes pour les très petits, 6 mois, avait engendrée.

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