NOUVEAU TEXTE: "A PROPOS DES 21 MESURES POUR L'ENSEIGNEMENT DES MATHEMATIQUES DE LA COMMISSION VILLANI"

 

Conclusion

Laissons les enfants regarder la télévision, mais regardons-la avec eux

 

                   Je répète qu’il ne faut pas qu’on se méprenne sur la démarche proposée. Ce travail est, évidemment, une remise en question très forte de la télévision telle qu’elle s’est imposée ou telle que nous l’avons laissé s’installée. Autrement dit il montre la nécessité de porter un autre regard sur la télévision, (et l’ensemble des « écrans » bien sûr), de façon d’abord à contrer ses effets sur les enfants, puis à faire évoluer son usage et par incidence ses propositions, mais pas son rejet, qui serait le pire des maux. La télévision appartient incontestablement à la modernité, y compris en ce qui concerne les activités intellectuelles, mais nous n’avons pas encore su identifier le rôle qui peut être le sien, ou plutôt qui doit être le sien, de par la nature de ses images, et adapter en conséquence nos conceptions et nos pratiques éducatives. La télévision que certains intellectuels critiquent avec véhémence est tout simplement celle qu’ils ont laissé s’installer, c’est-à-dire celle qu’ils méritent, eux, mais pas celle dont nos enfants ont besoin.

                    Evidemment, si nous faisons dans le simplisme, nous pouvons penser que si la télévision n’existait pas tout serait plus simple. Alors « jetons notre poste de télévision par la fenêtre ». C’est bien ce que quelques polémistes, rendus célèbres par leurs livres, nous ont non pas proposé mais pratiquement sommé de faire si nous sommes parents d’enfants jeunes. Des intellectuels de renom proposent avec un peu plus de modération l’évitement complet. Mais ceux qui s’abandonnent à de tels égarements discréditent totalement leurs discours. Pour de multiples raisons, notamment économiques, politiques, …, et d’équité dans l’application et le suivi, l’interdire aux enfants de regarder la télévision n’est pas faisable,  ce n’est pas réaliste. Et à côté de ces prises de position les programmes de télévision destinés aux enfants ne cessent de se développer, de se multiplier rapidement. Nous avons même vu apparaître des chaînes ou des programmes pour les bébés. Alors soyons sérieux ! L’histoire ne se refait pas et nous sommes « condamnés » à faire avec la télévision. Même les enfants qui en sont privés subissent ses effets par le biais du contexte dans lequel nous vivons, par leurs contacts sociaux, et parce que les écrans sont inévitables. La censure systématique et toutes les formes d’évitement sont les solutions les plus mauvaises. Pour les parents, le premier pas de toute démarche d’adaptation n’est donc pas de priver les enfants de télévision, mais de les laisser la regarder, de les laisser choisir eux-mêmes leurs programmes, sans s’interdire des interventions ou des censures, bien sûr, avec tact et pédagogie, en se faisant ensuite une règle de la regarder avec eux, afin de répondre à leurs questions, en les provoquant si nécessaire. Mais, maintenant, étant donnée la situation que nous avons laissée s’installer, c’est d’abord à l’institution puis aux enseignants que revient l’essentiel des efforts à faire. Ils détiennent pratiquement toutes les clés de cette maîtrise de l’image à conquérir au profit du discours, évidemment, mais aussi au profit de l’image elle-même. Car je rappelle ce que j’ai déjà dit : elle détient dans tous les domaines un potentiel de formation énorme que, dans l’ignorance de ses mécanismes d’interventions sur la mémoire et les procédures intellectuelles, nous n’avons pas encore appris à utiliser. Et si elle possède aujourd’hui un réel pouvoir de déséducation c’est encore en raison de notre incapacité à prendre conscience de ses effets. Mais il n’est jamais trop tard pour bien faire ! Et, à cet égard, le travail de fond à entreprendre est un travail de pédagogues. Les parents ne peuvent qu’accompagner ce que l’école aura initié.

 

Et maintenant, pour les parents, la question du temps : combien d’heures par jour ou par semaine accorder aux enfants pour regarder la télévision ?

 

                   L’étude de Madame Pagani, déjà plusieurs fois citée, révèle que les parents n’ont vraiment aucune conscience des effets de la télévision. De façon générale, en France comme aux Etats-Unis, au Canada et ailleurs  la présence des enfants devant les écrans de la maison les rassure. Au moins pendant ce temps ils ne sont pas dans la rue ou dans le hall de l’immeuble, exposés à des dangers qui, dans le court terme, paraissent beaucoup plus préoccupants. Peut-on vraiment dissocier les deux ? Les jeunes qui, dès le début de l’adolescence, passent plus de temps dans la rue et les halls d’immeubles ne sont-ils pas ceux qui ont été abandonnés très tôt, beaucoup trop tôt, vers trois ans et peut-être même avant, devant la télévision ? 

                   En fait cette question du temps ne devrait pas se poser. Elle n’est qu’une conséquence  de la situation que nous avons laissée s’installer. La vigilance des parents et leur implication dans toutes les activités de leurs enfants même dans celles qui consistent à regarder la télévision sont, actuellement, dans l’immédiat, les meilleurs remèdes contre ses effets. Et j’ai parfaitement conscience que l’implication des parents, telle que je l’ai présentée précédemment, constitue finalement un facteur de réduction importante du temps qui peut être accordé aux enfants pour regarder la télévision. Mais cette vigilance et cette implication ne peuvent pas remplacer ce que doit faire l’école en ce qui relève de sa compétence.

                   Dans la situation actuelle, toutes les statistiques montrent que pour un enfant qui passe 6 ou 7 heures par semaine[1] devant la télévision les risques relatifs à ses effets éventuels sont assez limités. Les effets deviennent importants sur un pourcentage d’enfants élevés, jusqu’à plus de 28%, lorsque les mesures portent sur ceux qui passent plus de 17 heures par semaine devant la télévision. Quels types d’effets ? Effondrements des résultats scolaires, (d’abord en mathématiques), agressivité, passivité, …  Il est certain que, de façon très générale, le jeune  qui passe 17 heures ou plus par semaine devant la télévision ne peut pas avoir des activités aussi diversifiées que celui qui n’y passe que 7 heures. En outre, le centre de gravité des activités extrascolaires des enfants s’est fortement  déplacé vers les écrans, au détriment de toutes autres activités. Donc je ne peux que répéter ce que j’ai déjà dit : plus le temps passé devant la télévision sera important et plus les activités qui peuvent contrer ses effets seront, de toute évidence, insuffisantes. Et ce qui est vrai maintenant le restera même quand notre regard sur la télévision et l’école se seront adaptés, ce que je considère comme inéluctable ; ce n’est aussi qu’une question de temps. Cependant, dans la situation actuelle, en l’absence de réaction de l’école, rien n’est sûr. Un jeune qui ne reste que 6 heures par semaine devant la télévision mais ne pratique absolument aucune activité physique et manuelle, dans le contexte technologique actuel, ne peut pas être à l’abri des effets des écrans et de la modernité. Le problème est donc extrêmement complexe et je répète avec insistance que cette question de temps n’est pas prioritaire. Je comprends qu’elle puisse être une préoccupation pour les parents mais le plus important, et le plus urgent, est  évidemment de s’impliquer dans les choix des enfants, de regarder ce qu’ils regardent, d’en parler avec eux, de diversifier leurs activités selon les recommandations des experts, et surtout de faire ce qu’il faut pour que l’école bouge le plus rapidement possible.

                   D’autre part que dire de toutes ces statistiques ? Elles sont effectuées dans une civilisation de la télévision et elles consistent à comparer les résultats et les comportements des enfants en fonction de leur degré d’exposition aux écrans de la télévision. Et toutes celles que j’ai pu trouver reposent sur l’hypothèse que la télévision produirait sur les enfants des effets inquiétants, voire très inquiétants. Et effectivement les statistiques finissent par démontrer la réalité de ces effets. Mais rien dans ces mesures ne permet d’en connaître les mécanismes. Et, à cet égard, je relève deux indications plus intéressantes que les autres, c'est-à-dire permettant d’émettre des propositions constructives. La première est celle que donnent les évaluations successives dites « PISA » : dans les pays où les systèmes éducatifs ont su maintenir des activités expérimentales, où l’enseignement s’est moins « théorisé » qu’en France, l’efficacité s’est à peu près maintenue ou a progressé sensiblement.  La seconde est cette étude nord américaine qui révèle que la baisse des résultats scolaires, lorsque le temps passé devant la télévision est important, est plus forte en mathématiques que dans les autres disciplines. D’autre part, il faut noter qu’aucune comparaison ne peut être faite par rapport à des enfants qui auraient totalement échappés à la modernité, et, que, de la même façon, aucune comparaison ne peut être faite par rapport à des enfants formés et éduqués dans un système éducatif moderne adapté aux effets des écrans, dans un monde qui n’a pas encore été inventé. 

 

A propos des expériences les plus récentes inspirées par l’inquiétude autour des effets de la télévision

 

                  Alors justement, je ne peux pas conclure sans évoquer les expériences déjà tentées pour contrer les effets de la télévision. Car, malgré l’absence d’initiatives des pouvoirs publics, une sensibilité à ces effets semble se développer actuellement. Je pense notamment à cette expérience, au nom évocateur : « 10 jours sans écran » tentée par une école alsacienne, début 2008, (voir aussi le Monde de l’éducation de décembre 2007). Pour moi des expériences de ce genre donnent dans le simplisme en « surfant » sur la sensibilité des parents. Il est évident qu’à très court terme, c'est-à-dire dans les jours suivant l’expérience, elle ne peut que donner des effets apparemment positifs, notamment sur le comportement des enfants en classe. Elle permet de prendre conscience que certains effets de la télévision sont bien réels, mais rien de plus. Elle ne permet pas de les identifier. Et comment pérenniser des solutions de ce type pour favoriser cette prise de conscience? En outre, elle ne peut que révéler les effets sur le comportement, l’attention, la concentration sans en expliquer les mécanismes. Elle nous laisse donc dans l’ignorance des autres effets, ceux sur les rapports aux langages, sur la perception de l’espace et du temps. Des initiatives de ce genre me paraissent donc perverses et dangereuses. Derrière l’écran n’y a pas que la télévision, il y a l’ordinateur, les jeux vidéo,…, c’est à dire la modernité. Or l’écran c’est aussi le traitement de texte, un moyen de donner envie d’écrire. Avec la télévision on a aussi découvert les images réalisées en apesanteur, qui rendent la conceptualisation des notions de masse et de poids accessibles à tous, (à condition, bien sûr que le professeur de physique sache s’en servir). Le problème n’est donc pas l’écran symbole de la modernité. Des simplismes pareils ne peuvent pas nous faire avancer vers la résolution du problème.     

 

 



[1] Mais, attention ! Ne pas oublier dans ce décompte les heures de présence des enfants près des parents, quand ceux-ci regardent leurs émissions. Même si les enfants ont leurs propres occupations, en l’occurrence des jeux, ils regardent inévitablement la télévision par intermittence.

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