NOUVEAU TEXTE: "A PROPOS DES 21 MESURES POUR L'ENSEIGNEMENT DES MATHEMATIQUES DE LA COMMISSION VILLANI"

 

04/06/2012

         Je viens de  découvrir le texte adressé le 27/07/2011 par Alain Bentolila aux « Familles Laïques de Vaux-le-Pénil »  à l’occasion du salon littéraire de cette ville, début octobre 2011. Ce texte est disponible sur le site :

(http://www.familles-laiques-de-vaux-le-penil.fr).

Son titre : « LA PREVERSION SEMIOLOGIQUE ».

 

 

          Et voici ma réponse à ce texte, (dans son intégralité), que j'ai envoyée à l'association:

"FAMILLES LAIQUES DE VAUX-LE-PENIL"

 

Réponse au texte d’Alain Bentolila :

« LA PERVERSION SEMIOLOGIQUE »

 

         J’approuve d’abord son discours sur les séries télévisées et le culte du « prévisible » avec cependant une petite réserve dont je ferai part après avoir détaillé ce que m’inspire son texte dès le premier paragraphe.

         J’approuve surtout le fait qu’un de nos intellectuels parmi les plus reconnus s’intéresse enfin à cette question des effets de la télévision sur le développement cognitif des enfants ; une question sur laquelle je travaille depuis plus de vingt ans. (Et j’invite donc les visiteurs de ce site à aller lire le texte de Monsieur Bentolila sur le site désigné ci-dessus).

         Alain Bentolila note avec insistance que  les adultes sont eux aussi directement concernés par les effets de la télévision. C’est un  fait incontestable qui méritait d’être noté ; mais que pouvons-nous faire ? Les adultes sont « adultes » donc responsables de ce qu’ils font. Par contre nous devons nous intéresser, enfin, aux effets de la télévision sur les enfants. Et, pour moi justement ces effets sont à l’œuvre bien avant que les enfants ne soient capables de s’intéresser aux séries télévisées. Je considère que quand ils sont en âge d’apprendre à compter, à lire et écrire, le développement des motivations et des prédispositions nécessaires à ces apprentissages a déjà été fortement ralenti, pour ne pas dire paralysé, par la télévision.

         Pourquoi ?

         En fait, pour comprendre et anticiper les effets de la télévision sur les enfants je suis convaincu qu’il faut cesser d’aborder cette question comme l’a fait Monsieur Bentolila, en considérant l’émission dans sa globalité. Cette démarche suppose que les enfants sont déjà capables d’identifier les contenus, qu’ils comprennent les dialogues et les discours, autrement dit qu’ils sont déjà presque adultes, au moins préadolescents. Je suis convaincu que la télévision produit des effets « négatifs » sur les enfants dès que, par leurs connaissances ou leur expérience, ils peuvent identifier les contenus de l’image, partiellement ou dans sa totalité. Ils reconnaissent des chiens, des chats, des animaux  sur l’écran parce qu’ils  en ont déjà vu. Ils sont capables ensuite, après ces premières découvertes, d’établir des catégories, comme celle des êtres vivants possédant quatre pattes. C’est un phénomène de préconceptualisation, (une conceptualisation inachevée). Et cette reconnaissance initie l’enfant à une forme d’accès à la connaissance, de découverte du monde, dans laquelle il n’a pas besoin de nommer ce qu’il voit. Pour lui, pour  sa petite tête, la connaissance peut donc se passer de mots. C’est la première étape des effets de la télévision et elle entame sérieusement les motivations pour l’apprentissage de l’écrit.

         Ensuite, en raison de sa nature sémiologique, (empreinte), qui lui confère un statut de preuve, confirmé depuis longtemps par les pratiques sociales et institutionnelles, dans toutes les émissions télévisuelles l’image de conception photographique prime sur le discours. Les adultes ont été très vite très sensibles à ce primat de l’image sur le discours. Sans en avoir toujours les moyens ils n’hésitent pas à contester l’interprétation que les experts donnent de l’évènement, sans se soucier de l’exemple qu’ils offrent à leurs enfants, évidemment, puisque l’image télévisuelle leur inspire des certitudes qui anticipent l’interprétation des experts. Pour beaucoup l’histoire s’écrit au jour le jour. Et pour les enfants à ce primat de l’image sur le discours s’ajoute en plus, au sein même de l’émission, une dichotomie fonctionnelle entre image et discours  tant qu’il ne possède pas une maîtrise suffisante du discours. Donc pour les enfants jeunes l’image prime doublement sur le discours. Ce phénomène concerne surtout les enfants de 3 à 9 ou 10 ans. Mais il est impossible d’être précis. Ce n’est que vers l’âge de 3 ans, à quelques mois près, que les enfants sont capables de reconnaître sur une image mobile un sujet qu’ils connaissent déjà : un chat, un chien, une personne, … Disons donc que vers trois ans, ou un peu avant, ils peuvent être attirés par ce qu’ils voient à la télévision, qui capte alors leur attention et les initie à une forme de découverte du monde dans laquelle ils n’ont pas besoin de faire réellement des efforts. La « connaissance » s’installe de façon naturelle.

         Notons, au passage, que très souvent les enfants jeunes regardent la télévision sans être censés la regarder. Ils jouent à côté de leurs parents pendant que ceux-ci regardent un film, les informations, un documentaire, … Notons donc que le temps d’exposition des enfants jeunes aux effets de la télévision est en réalité beaucoup plus important que celui que révèlent les statistiques. Ils restent avec leurs parents pour ne pas être laissés seuls, sans surveillance. Et ce sont les deux dernières catégories d’émissions citées ci-dessus qui à mon avis présentent les plus grands dangers pour les enfants jeunes, car le mécanisme de reconnaissance auquel ils s’initient très vite peut les conduire à des « reconnaissances » qui n’en sont pas. Ainsi ce qu’ils croient voir à la télévision peut être pour nous adultes totalement irréaliste, imprévisible.

         Par la suite, au fil du temps, de façon naturelle, l’enfant « apprend »  à regarder la télévision. Et c’est surtout à l’égard des prédispositions aux activités et aux apprentissages scolaires que les effets s’amplifient. Pourquoi ? Voici mes réponses :

1° - L’image télévisuelle, qui est une image de conception photographique, est constituée de  plages et non de lignes fines comme le symbole écrit, (la lettre, le chiffre, le mot, le nombre, …). Son cerveau, sa mémoire et ses « prédispositions » intellectuelles sont donc fortement orientés vers l’appréhension globale d’indices. Les enseignants ont en effet constaté un développement important et généralisé de difficultés dans la reconnaissance et « l’acceptation » de symbole écrit.

2° - La reconnaissance du contenu et la signification de l’image de conception photographique, surtout lorsqu’elle est mobile comme à la télévision émergent immédiatement ou jamais. Or apprendre à lire, à écrire, à compter, à calculer, …, c’est apprendre à construire des significations méthodiquement. Et devant la télévision l’enfant est beaucoup plus dans un « état » d’attente émotionnelle que de recherche à caractère intellectuel. Ainsi, pour aller vite, je dirai simplement ici que devant la télévision le jeune enfant apprend à apprendre en restant passif ; il n’a pas besoin de faire d’effort de concentration, d’attention et d’écoute ; il apprend donc à apprendre dans la désinvolture ; et, enfin, il acquiert un besoin d’immédiateté fortement préjudiciable à tous  les apprentissages à caractère intellectuel.

3 ° - Parce qu’avec la télévision l’enfant peut parcourir le monde en très peu de temps, parce qu’un chat peut paraître plus gros qu’un tigre, parce que, justement, en raison du temps passé devant les écrans il a moins de contact avec la réalité, la télévision pervertit fortement la perception de l’espace et du temps.

         Je peux donc dès maintenant répondre à Alain Bentolila que lorsque les jeunes sont capables de suivre une série téléviser la passivité intellectuelle s’est déjà bien installé. Ils sont déjà  en route vers le « degré zéro de la compréhension ». Il est évident que les séries, ou que, plus globalement, les concepts sur lesquels reposent actuellement la réalisation de la plupart des émissions télévisuelles n’arrangent rien. Mais la production ne fait,  en fait, que répondre aux attentes déjà engendrées par l’image. Et, quelle que soit la qualité de l’émission, (selon nos points de vue d’adultes), en raison de sa nature l’image télévisuelle produit sur les enfants jeunes toujours les mêmes effets.

         Ma réponse à Alain Bentolila pourrait s’arrêter là, mais je ne peux pas rester sur une note aussi pessimiste. Je crois fermement aux vertus éducatives de la télévision. Mais pas à celles de la télévision actuelle, bien sûr. Pour moi la responsabilité de cette situation incombe à l’école. De façon générale l’institution a bien pris conscience de l’évolution des résistances aux apprentissages scolaires. (Elles se sont fortement accentuées depuis l’explosion du paysage audiovisuel vers le milieu des années 80, en prenant des caractères nouveaux). Mais elle n’a pas su cerner l’origine exacte de cette évolution, que je définis comme une transformation des rapports aux langages, c’est à dire au symbole, à l’écrit, aux nombres, au calcul, au discours, …Et les orientations données aux tentatives d’adaptation des programmes, des activités, des méthodes, de l’organisation de la vie scolaire, …, sont allées totalement à contre-sens. Il ne suffisait pas de placer « l’enfant au centre du système », il fallait aussi développer une pédagogie de l’instruction. Les exigences à l’égard des apprentissages scolaires fondamentaux restent les mêmes, elles sont étroitement liées à la nature même de l’écriture, du discours, du calcul, … Depuis que l’écriture existe, elles n’ont pas changé et elles ne changeront jamais. Et les activités intellectuelles qui s’associent à ces apprentissages reposent donc sur des prédispositions qui, aujourd’hui, dans le contexte de la civilisation actuelle, non seulement ne se développent plus de la même façon mais que la télévision a, en plus, tendance à détruire. En bref, l’école doit s’adapter au contexte actuel. Elle ne le fera pas en prenant comme modèle l’école d’autrefois ni en supposant qu’un enfant peut apprendre à lire, à écrire, à compter, sans effort adapté, en faisant n’importe quoi.

         Je ne vais pas refaire ici le travail que j’ai déjà placé sur la toile, en accès libre sur le site : http://robertchieze-éducation.com . Il est assez volumineux : près de 300 000 caractères, soit l’équivalent d’un livre d’environ 200 pages. Pour conclure je vais simplement rappeler que la télévision appartient à la modernité et que nous sommes « condamnés » à nous adapter, à faire avec. Donc refuser la télévision, l’interdire n’est pas la bonne solution. Elle peut apporter beaucoup aux enfants, mais il faut apprendre à neutraliser ses effets et à en faire un usage éducatif. Et pour ce qu’elle peut apporter aux enfants je ne vais citer qu’un exemple parce que très significatif, je dirai même symbolique : dans l’initiation aux sciences physiques, grâce aux images réalisées en apesanteur, elle permet une conceptualisation quasiment immédiate des notions de poids et de masse, absolument fondamentales. Des conceptualisations qui ont été souvent très difficiles pour les gens de ma génération, celle d’un prof de math, maintenant en retraite, senior bientôt septuagénaire.

         Et pour finir, voici ma petite réserve à l’égard la critique « du prévisible » : un adulte peut éprouver du plaisir à revoir un film dont il connaît par cœur  le scénario, le plaisir de « déguster » le jeu des acteurs. Revoir un film dont on connaît déjà le scénario permet justement  d’accorder plus d’attention aux acteurs et à leur jeu.   


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