NOUVEAU TEXTE: "A PROPOS DES 21 MESURES POUR L'ENSEIGNEMENT DES MATHEMATIQUES DE LA COMMISSION VILLANI"

Quelques mots sur les études concernant cette question des effets de la télévision

         Quelques jours seulement après l’ouverture de ce site quelqu’un a saisi la rubrique contact pour exprimer son opposition, en écrivant : « respectons le droit à la vie privée » ; et cela, en fait, avant même que le site soit totalement installé, donc avant d’avoir vraiment pris connaissance de son contenu. Cette réaction, confirment ce que tous les chercheurs qui s’engagent sur ce terrain déplorent: la question des effets de la télévision est un sujet extrêmement sensible en raison de ses caractères idéologiques. Il semblerait que, dans nos sociétés modernes et particulièrement en France, la télévision ne puisse que relever de la vie privée, de la famille, de la vie des enfants hors des murs de l’école. Pourtant la réalité est têtue. Les effets de la télévision sur le déroulement des apprentissages scolaires fondamentaux, (lire, écrire, compter, …), et plus globalement sur le développement intellectuel sont extrêmement importants. Sur tous les enfants. D’une façon ou d’une autre tous sont concernés, aucun n’est réellement épargné. Les 140 000 à 150 000 jeunes qui sortent chaque année du système éducatif français sans aucune formation ne sont que la partie visible de l’iceberg. Bien sûr, le phénomène télévision n’épargne aucun pays, mais au cours des dernières décennies la France, en tentant de réformer son système éducatif, a commis d’énormes maladresses; elle est plus concernée que d’autres pays. Et les parents, comme l’institution scolaire, ne peuvent donc pas continuer à ignorer ce phénomène qui ne cesse d’aggraver les dysfonctionnements de l’école. Il est urgent de reconnaître et d’admettre que la question des effets de la télévision n’est pas qu’une question d’éducation relevant de la vie privée.

         Alors comment expliquer un tel imbroglio? Pourquoi ou comment en sommes-nous arrivés là ? J’ai bien sûr une réponse à proposer, des hypothèses à émettre. Dès son apparition la télévision a été perçue comme un moyen de se distraire introduisant le spectacle sous toutes ses formes au cœur du foyer familial. Ainsi tout ce qui concerne la télévision s’est d’emblée apparenté aux loisirs, relevant des choix de la famille, de son domaine strictement privé. Pourtant très vite des intellectuels ont tiré la sonnette d’alarme. Pour certains la télévision était très loin d’être un média innocent. Mais je crois que ce qu’ils ont fait par la suite, c’est-à-dire presque tout ce qui a été publié sur la télévision et ses effets, la majorité des études et des recherches, a malgré tout contribué à entretenir cette situation. Et aujourd’hui elle est devenue franchement irréaliste. Qu’ont-ils fait, pas fait, ou mal fait ?

         Dans toutes ces études l’approche des effets s’effectue en saisissant l’émission télévisuelle dans sa globalité : les uns ciblent les séries, d’autres la violence, d’autres les émissions de téléréalité, d’autres la publicité, … Or cette façon d’approcher la question, (que je qualifie de latérale par opposition à l’approche longitudinale que je propose), me paraît totalement inappropriée. Elle l’était déjà dès les premières études, elle l’est encore plus dans le contexte actuel de forte déstabilisation des systèmes éducatifs. Mais précision importante : je ne dis pas qu’elle est entachée d’erreurs. Et je serai même tenté de dire qu’elle a seulement un caractère prématuré. Mais, bref, peu importe ! Actuellement, pour moi elle aboutit tout simplement à des conclusions insaisissables parce qu’elle n’aborde pas les effets au départ de leur trajectoire. Je considère qu’à l’origine de l’ensemble des effets de la télévision se situent d’abord ceux de ses images, en raison de leur nature; ce que de nombreux auteurs, pour ne pas dire la totalité, semblent ignorer ou refuser de reconnaître. Pour quelles raisons ? Peut être parce que la nature des images de la télévision est complexe, difficile à identifier, et que cette complexité comporte des caractères pervers. Or ce sont ses images qui, en raison de leur nature, c'est-à-dire de façon totalement indépendante des émissions, engendrent les premiers effets, les plus destructeurs sur le déroulement des apprentissages scolaires et par incidence sur l’éducation dans son ensemble. Et, toujours selon mes hypothèses, c’est donc bien la télévision elle-même qui, d’abord par sa conception et ensuite en tant que média de masse, avant son utilisation, met en marche le mécanisme des effets, auxquels tout le monde en réalité est sensible, les parents autant que les experts, mais le plus souvent de façon très confuse car le phénomène, je le répète, est extrêmement complexe. Ainsi avant d’être des problèmes d’éducation, pour lesquels les parents se sentent très vite directement concernés et mis en cause mais totalement impuissants, les problèmes soulevés sont des problèmes d’instruction. Dans la continuité, les uns et les autres sont en fait inséparables, mais il faut impérativement commencer par traiter les seconds pour pouvoir aborder sereinement les premiers. Or la plupart des études disponibles cherchent à épargner le média pour faire porter la responsabilité des effets sur les usages individuels de la télévision. Quelques unes ciblent bien le média et sa conception mais s’égarent très vite dans la confusion au niveau de la nature des images et de leur fonctionnement ; leurs conclusions en sont tout autant irréalistes. Finalement les usages de la télévision ciblés par ces études ne concernent pas le temps scolaire. A l’égard des parents et de toute la société elles ont tendance à prendre ainsi un caractère douteux. Elles ont très vite été perçues par la majorité des familles comme une intervention inopportune dans un domaine qui relève de leurs compétences. La répétition de ces études a finalement engendré une très grande méfiance et des réactions de rejet ou d’indifférence. Des réactions que je regrette mais qui me paraissent parfaitement cohérentes. Elles risquent de perdurer tant que les chercheurs s’entêteront à négliger les effets spécifiques des images de la télévision, ceux qui sont dus à leur nature, à leur fonctionnement médiatique et sont totalement indépendants des émissions, autrement dit tant que les approches comme celle que je propose sur ce site ne seront pas soutenues efficacement.

         Mais évidemment ceux qui prennent pour cibles des médias comme la télévision, symboles de la modernité, risquent de passer pour « ringards ». Or comment éviter le sujet ? La télévision tient une place tellement importante dans nos sociétés dites modernes, dans nos vies ! Alors la prudence incite à ne faire que le service minimum, en évitant notamment tout ce qui pourrait être perçu comme des attaques contre cette merveille technologique. Cependant la réalité s’impose. Et tous ceux qui prétendent étudier ses effets à travers ses émissions prises dans leur globalité ne devraient pas oublier que c’est à la télévision que nous devons l’entrée massive d’images dans nos espaces de vie parfois les plus intimes, et leur présence quasi permanente. Disons de façon simple que la télévision c’est d’abord des images, (sans images pas de télévision), et un moyen de les diffuser massivement, partout. En outre, ces images sont majoritairement de conception photographique. Car, en réalité, c’est en permettant à l’image de conception photographique d’entrée massivement dans les espaces de vie que la télévision produit ses effets les plus importants.

         Mais, pour corriger immédiatement l’impression que j’ai pu donner dans les lignes précédentes, je tiens à dire avec insistance que ce n’est pas, en fait, l’existence de la télévision qui  constitue un problème. J’affirme même qu’elle possède un potentiel éducatif important. Et de toute façon même les nostalgiques d’un monde sans télévision sont bien obligés de faire avec. La télévision existe, et l’histoire ne se refait pas. Or, peut-on faire avec, c’est-à-dire tenter de valoriser son potentiel éducatif, en perdant constamment de vue, ou en refusant de reconnaître, ce dont elle est faite ? C’est donc finalement dans les difficultés à reconnaître les évolutions qu’elle a déjà engendré, de par sa nature même et en très peu de temps, deux ou trois décennies seulement, dans les rapports des jeunes à la connaissance que se situe le vrai problème; une quasi imposture  émanant d’abord des intellectuels, certains pourtant considérés comme des experts, puis par incidence des institutions éducatives, qui ont un peu trop tendance à vouloir saisir immédiatement la question de la télévision dans ses aspects socio-éducatifs les plus complexes, en négligeant beaucoup trop vite ce dont elle est faite; une énorme maladresse.

         Collectivement nous n’avons donc pas su réellement nous adapter à la présence massive de la télévision et de ses images, nous donner les moyens de neutraliser ses effets pour ensuite l’utiliser de façon efficace. Mais il faut aussi reconnaître que la télévision est un média extrêmement puissant qui est venu bousculer de façon très perverse et rapide les rapports aux savoirs reposant sur l’écrit, des rapports dont l’élaboration s’était faite lentement, s’étalant sur plusieurs millénaires. En raison de sa  pénétration dans nos espaces de vie plus rapide que l’évolution de nos sensibilités nous nous retrouvons maintenant collectivement sous la domination de conservatismes établis en institutions. Trop d’intellectuels, incapables de reconnaître les évolutions en cours, croient encore que les rapports de l’écrit aux savoirs sont absolument immuables. Pourtant par le passé l’imprimerie, (par exemple), a déjà produit une véritable révolution dont la marque dans l’histoire de l’écrit devrait nous inciter à la prudence, à nous méfier des conservatismes autant que des jubilations béates. Or certains ne veulent déjà plus voir autre chose que la révolution du numérique, alors que nous n’avons même pas encore su tirer le moindre enseignement important des transformations produites par la pénétration de la télévision et, avec elle, l’entrée massive d’images de conception photographique  dans nos lieux de vie. Et cela pendant que d’autres s’accrochent à l’écrit, à des conceptions archaïques de son apprentissage et de ses usages, en rejetant en bloc tout ce qui fait la modernité. Bien que sa présence soit déjà très forte aucune adaptation réussie au numérique, à l’ensemble des écrans, ne peut se faire si nous négligeons la révolution produite par la télévision, car celle-ci passe maintenant à travers le numérique. La révolution des écrans qui, aujourd’hui, fait de nos enfants des « mut@nts », (je fais référence à l’article paru dans le Nouvel Observateur du 25 au 31 octobre 2012), se place dans la continuité de celle produite par la télévision, dont nous ne savons pas encore maîtriser les effets. Elle nous affole et nous dépasse car nous sommes  en fait en retard d’une révolution. La page télévision n’est donc pas tournée. L’essentiel reste à faire. C’est d’abord au niveau des apprentissages fondamentaux qu’apparaissent les problèmes les plus préoccupants, mais pour que notre réflexion aboutisse à des solutions efficaces et puisse se poursuivre longitudinalement elle doit dans le même temps saisir les usages de l’écrit dans le monde moderne en les mettant en rapport avec ceux de l’image. Celle-ci ne peut remplacer l’écrit. Je l’affirme d’emblée haut et fort. Mais, il faut toutefois reconnaître qu’elle modifie sa place et son rôle, de façon beaucoup plus perverse que sensible, en lui donnant globalement, pour tous, encore plus d’importance, mais pas de la même façon. Ce qui, par rapport aux conceptions ou aux croyances les plus répandues constitue un énorme paradoxe, car trop de défenseurs de l’écrit ont tendance à défendre ou à développer, souvent par fatalisme, des conceptions de son enseignement de plus en plus traditionnelles et élitistes. Alors oui, finalement, il faut le reconnaître et le dire, actuellement, l’existence de la télévision, sa pénétration massive et ses usages soulèvent au moins autant de problèmes au sein de l’école qu’en dehors, mais pour l’essentiel de façon très indirecte. Ainsi rappeler constamment aux parents qu’ils disposent d’un pouvoir de contrôle et de choix ne change pas la nature sémiologique et le fonctionnement médiatique des images qui façonnent la télévision quelles que soient les émissions regardées et leurs présumées qualités éducatives, le lieu où se situe le poste, à la maison ou à l’école, et enfin le support, poste traditionnel, téléphone, tablette numérique ou ordinateur.

 

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